Racines

28 NOVEMBRE 1920 !

A Crévic, Alice fait le bilan de ses premiers mois de mariage... Malgré l'estime et l'admiration qu'elle voue à son mari, elle mesure, mélancolique et désenchantée, les résultats négatifs de l'orgueilleuse fierté de on époux...

Quand elle repense aux laideurs de la vie sous la tente à Suippes, à la médiocrité de la rue de Tolbiac, son amertume ne peut que croître en contemplant les coteaux de son village roussis par les vignobles de l'automne, autour desquels s'enroulent le Sânon, la vallée d'où monte la bonne odeur des derniers regains que l'on rentre... Le paradis, c'est ici, en Lorraine ! Surtout pas à Paris !

Elle se souviens aussi des les circonstances qui ont entouré leur lune de miel, bien décevantes pour une si jeune mariée qui avait tout espéré de la vie : Un lit de camp sous une tente, dans un paysage apocalyptique au coeur des régions sinistrées, une population de repris de justice...

Que de déceptions en quelques mois...

Pourtant, elle doit reconnaître combien son mari était amoureux quand il revenait de Suippes pour la retrouver à Crévic chaque samedi soir ! Il parcourait à chaque fois sur le side-car que l'armée avait mis à sa disposition, trois cents kilomètres de routes défoncées par la guerre ! Pour quelques heures d'intimité... Comme leurs retrouvailles étaient bienheureuses ! Ils étaient tous deux si beaux, si neufs.

Mais, quand elle repense aussi à la malheureuse expérience parisienne de la rue Tolbiac, elle ne peut s'empêcher de ressasser ses regrets, ses rancoeurs : Quel dommage d'avoir refusé l'offre du Maréchal Lyautey !

Pourtant, en dépit de toutes ces ombres, par la vertu de sa jeunesse, elle est convaincue que tout cela va s'arranger. D'ailleurs sa prochaine délivrance la remplit d'espoir. Fille ou garçon? Si seulement ce pouvait être un garçon !


Quand je pense à cette première année de mariage de mes parents, je crois pouvoir penser que ce fut un mauvais départ pour leur vie de couple, et que les ombres accumulées durant cette période, ont lourdement pesé sur leur entente ultérieure.

Ma mère attendait beaucoup de l'existence : Puisque le mari qu'elle s'était choisi était si brillant, si cultivé, elle avait sans doute imaginé que sa vie matérielle serait aussi confortable que ses dons étaient exceptionnels. Or, depuis le refus de l'aide du Maréchal, Suippes et la rue de Tolbiac avaient été de cruelles désillusions. Désillusions qui deviendront des motifs de griefs, des arguments corrosifs lors d'éventuelles inévitables oppositions ultérieures.

De plus, très tôt, l'antagonisme existant entre leurs personnalités profondes, sera rapidement révélé lors des pénibles conditions d'existence qu'ils affrontèrent dans les premiers mois de leur mariage.

En effet leurs conceptions de la vie étaient fondamentalement opposées : Mon père, méditatif et volontiers solitaire, animé d'une grande spiritualité, dédaignant la vanité des biens matériels et de l'argent, ne pouvait marcher du même pas que ma mère, viscéralement terrienne, soucieuse de jouir des plaisirs de la vie, du confort, de profiter de la chaleur d'un entourage aimable semblable à celui qu'elle avait connu dans son village, et surtout de ne pas avoir à trop compter l'argent...

Elle ne comprend pas, ne partage pas, la hauteur spirituelle des sentiments religieux désintéressés de son mari. Pour elle, les obligations de l'Eglise peuvent - et doivent - se limiter au strict respect des traditions et rites obligatoires. Sans plus.

Ces deux êtres, désormais liés à vie, vont se côtoyer, souvent se heurter, et parfois s'opposer violemment. Réunis par les hasards de la guerre, l'un par passion amoureuse, l'autre par tendresse pour un homme cruellement éprouvé, ils n'ont pas eu vraiment le temps de se connaître réellement.

Peut-être même, parfois, - dans le fond de son coeur - Alice, ma future mère, se laissa-t-elle aller à regretter d'avoir refusé d'autres amours... Par exemple ceux du commandant Pertuzet, du capitaine Plançonneau...

Aujourd'hui, fort de la maturité de mes cinquante années d'observations personnelles, je suis tenté de le penser... Car les femmes, dans leurs heures de mélancolie, ne sont-elles pas parfois portées à comparer le sort qu'elles se sont données, à celui qu'elles auraient pu connaître si elles avaient fait un autre choix de mariage ?

Mais, Dieu merci pour Alice, les moments de chagrin et de mélancolie sont vite oubliés : Elle a vingt ans, et connaît la joie d'attendre un enfant !


Pendant ces temps de solitude, mon père a compris que Paris ne convient pas à sa jeune femme. Il recherche un logement plus spacieux en dehors de la capitale. Il parcourt la banlieue Sud-Ouest. Il déniche enfin, après bien des difficultés, un petit deux pièces, place de l'Eglise, à Saint Michel sur Orge, à une vingtaine de kilomètres de son travail, mais bien desservi par les trains.


A Crévic, novembre s'achève avec ses brouillards frileux annonciateurs de l'hiver. Les premiers frimas arrivent. La maison Henriot se recroqueville sur deux de ses six pièces principales, la cuisine et la grande chambre commune pour mieux lutter contre le froid, car en Lorraine il fait souvent entre moins dix et moins vingt degrés pendant quatres mois ! Tout le monde y dort, dans trois lits groupés autour du gros poêle en faïence : Jules et sa jeune femme Augustine, leur fillette Annie de trois ans, et Alice qui attend le grand moment de l'enfantement.

Il ne tarde plus. Le 27 novembre vers 23 heures, naît - dans de douloureuses conditions pour la maman dont le ventre sera déchiré en l'absence d'un médecin compétent - un petit garçon tout à fait normalement constitué.

Heureusement ! Puisque c'était moi !

Prévenu par télégramme, mon père qui attendait cette naissance avec anxiété, se précipite vers Crévic par le premier train rapide en partance vers Nancy.

J'imagine sans peine sa joie de père, contemplant avec émotion et fierté ce petit être vagissant, fruit de son sang. Sans aucun doute, si parfois il a repensé avec mélancolie à sa vie sacerdotale abandonnée, cette minute de bonheur parfait a balayée tous ses regrets.

Il ne doute pas à cet instant, que ce bébé, grâce à ces soins attentifs, ne lui donne toutes les joies et occasions de fierté espérées dans l'avenir ! Heureuse et unique période de rêve et d'ambition pour lui, dont je ne tarderai pas à lui démontrer toutes les vanités !

Mais pour le moment, encore plein d'illusions à mon sujet, et il est fier comme Artaban !

Le lendemain, il déclare ma naissance à la mairie de Crévic.

Je suis donc enregistré, pour l'Etat Civil, avec un décalage de quelques minutes, né le 28 novembre 1920, sous les prénoms de Maurice - très à la mode en 1920 peut-être en référence à la vedette de music hall Maurice Chevalier ? - Louis comme mon père paternel, et Fernand pour bien marquer ma filiation. Il vérifie soigneusement la date et l'orthographe de la déclaration de naissance, et signe de son plus beau paraphe.


Remise rapidement de ses couches, ma mère, une troisième fois, prépare ses bagages. Elle ne se rend peut-être pas compte alors, que cette troisième fois, son départ de Crévic est définitif : Désormais elle va vivre plus de vingt-cinq ans dans la région parisienne.

Le nouvel appartement de Saint-Michel sur Orge lui plaît. Bien sûr, le petit trois pièces est modeste, mais la petite ville est entourée de champs et de bois, presque villageoise.

En effet, en 1920, l'agglomération parisienne s'arrête aux anciennes fortifications de 1870. Au-delà, c'est tout de suite la campagne. Un petit train à vapeur appelé « Chemin de Fer de Ceinture », fait le tour de la capitale. Au-delà, chaque village de la périphérie est un autre Crévic, avec son église, sa place de l'église, sa mairie, son maréchal ferrant et sa sonore enclume. Alentour, il y a des fermes, des champs, avec des troupeaux.

Alice s'habitue immédiatement à ce paysage de vallée et de coteaux où la Seine déroule ses méandres. Loin de la grande ville, elle est dans son élément. Et maintenant sa vie a un sens nouveau : maman affectueuse, elle pouponne tendrement le plus bel enfant du monde !

C'est moi ! Observez l'expression éveillée du regard, l'oreille musicienne, et la main inspirée...

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Maurice NONET
Dernière modification le : January 31 2007 19:09:11.
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