Racines

31-07-1914, BOCHUM.

Depuis ce matin, des affiches jaunes frappées de l'aigle noir germanique, sont placardées sur les murs de la ville. Elles annoncent la mobilisation générale de tous les hommes en âge de porter l'uniforme militaire.

Un silence de catastrophe s'est abattu. Seul le grondement gigantesque des énormes usines continue à remplir l'air de son vacarme.

Des colonnes d'hommes jeunes se hâtent vers les gares et les centres mobilisateurs, avec discipline. Certains chantent en choeur parfait l'hymne national, le "DeutschLand Uber Alles". D'autres écrivent à la craie sur les voitures et les wagons de chemin de fer : Nach Paris !


Les cheminées des manufactures vomissent des torrents de fumée noire : Bochum est au centre de la région la plus industrialisée d'Europe, la Ruhr.

La Ruhr, c'est l'empire de Vulcain, le fief des ateliers prodigieux de la société Krupp. Cette formidable machine dote les armées de l'Empereur Guillaume II les canons les plus prodigieux fabriqués à ce jour, des plaques de blindage inégalées. Ces armes devraient donner s'il le fallait, une deuxième victoire de l'Allemagne sur la France en quelques semaines !

Parmi les milliers d'ouvriers qui sortent de ces ateliers, il y a un jeune Polonais à la haute et mince silhouette, et aux yeux clairs : Andrei !

Dans le tumulte et l'agitation générale, il regagne à la hâte le petit appartement qu'il occupe avec sa femme et ses quatre enfants. Oui, quatre enfants déjà...

En effet, depuis son gai mariage dans le village en fête de Pakosze le 17 janvier 1908, Stanislawa a été déjà maman quatre fois... Voilà ce qui arrive quand on est très amoureuse d'un si beau mari, et que l'on a hérité de la vigoureuse santé de ses parents polonais Sobecki !

Mais quel dommage qu'il lui ait fallu aller vivre si loin de sa campagne natale, si loin des grands espaces, du bon air, auxquels elle avait été habituée !


Ici, tout est triste, sombre et sans verdure. Comme la grande maison de ses parents lui manque ! Mais la terre de Pologne est pauvre, et il a fallu s'expatrier pour vivre, vers cette région industrieuse de l'Allemagne.

Aujourd'hui, la laide ville de Bochum lui semble encore plus déplaisante avec tous ces bruits de guerre qui menacent. Vivement qu'Andrei revienne de son travail pour l'embrasser. Justement, le voici qui arrive. Elle se jette dans ses bras, tandis qu'il lui annonce la mauvaise nouvelle.

Que vont-ils devenir ?

Car la partie de la Pologne dont est originaire Andrei est parfaitement germanisée. Germanisation intelligente : Les occupants, luthériens de coeur, ont laissé au pays annexé le libre exercice de ses traditions religieuses catholiques.

Ordre et discipline règnent avec rigueur. Et, bon gré, mai gré, les jeunes Polonais ont dû, le temps de leur service militaire, servir sous le drapeau et l'uniforme de l'armée de Guillaume II !

Pour ces raisons, l'ordre de mobilisation qui vient d'être proclamé concerne aussi le mari de Stanislawa : Andréi va devoir obéir, et rejoindre son régiment au plus tôt.

C'est une tragédie ! Car sous le casque germanique il sera un "malgré lui" : Cette guerre ne le concerne pas... Sa patrie, c'est la Pologne. Si demain il doit se battre, son coeur sera déchiré. Mais que faire d'autre que de subir la loi du plus fort ?

Perdue dans ce pays qui n'est pas le sien, seule avec quatre enfants à nourrir, comment Stanislawa subsistera-t-elle quand Andrei sera parti ?

Ils prennent une décision dans les larmes : Demain, elle prendra le train avec ses enfants, et elle rentrera chez ses parents à Pakocze !

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Maurice NONET
Dernière modification le : January 31 2007 19:09:58.
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