Telles étaient mes relations en ces mois moroses, grabataire dans mon lit, et incapable de toute activité physique. Sans vrai traitement médical, car on n'en connaissait alors aucun autre, que le repos ! Exactement comme au temps du roi Henri IV !
Heureusement, j'ai la chance de recevoir dans la monotonie de mes journées, les visites surprises de mon gentil petit mouton qui parvient de temps en temps à se libérer de l'atelier pour venir m'embrasser.
Pourtant je médite mélancoliquement sur l’absence d’évolution de mon état de santé... Me révoltant contre l'absence de tout traitement pharmaceutique : J'ai le sentiment qu'au niveau de la tuberculose, la science n’a fait aucun vrai progrès...
En effet, son traitement par la pénicilline ne commencera vraiment qu'en 1953. Deux ans plus tard, la tuberculose sera définitivement vaincue, comme l'avaient été depuis Pasteur, la rage, la peste, la variole, et tant d’autres maladies microbiennes. J'avais donc été "poitrinaire", trois ans trop tôt !
Ma température persiste aux environs de trente huit degrés, avec une légère élévation chaque jour vers dix-sept heures.
Me sera-t-il donné un jour de retrouver un semblant de bonne santé ? Une activité, même partielle, de quelques heures par jour ? Ou suis-je pas condamné, comme des centaines de milliers d'autres, à mourir lamentablement à trente ans, les poumons rongés par le sinistre B.K. ?
Souvent, quand je suis seul, ou la nuit, quand le sommeil me fuit par absence de fatigue ou par anxiété, je broie du noir et envisage le pire... Moi qui voulais fonder une belle famille de sept enfants, voici que je risque de ne jamais oser qu'un seul descendant… Un enfant unique, comme je l'avais été moi-même !
Je garde bien sûr ces sombres pressentiments strictement pour moi, car je ne veux en aucun cas inquiéter inutilement ma si courageuse et optimiste épouse.
Tout cela m’incite à envisager l’hypothèse d’un remplaçant, d’un auxiliaire pour la conduite de la vente au détail. J'imagine que si je pouvais compter sur quelqu'un de parfaitement honnête et dévoué, contrôlé par mon comptable, et formé selon mes propres méthodes, mon anxiété pour l’avenir serait moindre...
A force d'y réfléchir, je pense avoir trouvé : Roger Brickler.
Roger est le mari de ma demi tante Annie, la deuxième fille de mon grand-père Henriot et d'Augustine. C'est un militaire de carrière d'origine alsacienne, dont la conduite lors de l'offensive allemande de 1940 a été exceptionnelle : Son unité, retranchée dans un fortin de la ligne Maginot, a refusé de se rendre, et continué la lutte plusieurs semaines après l'Armistice !
Alsacien d’origine et fier de l’être, quand après avoir été fait prisonnier, les nazis lui offriront la liberté à la condition de se reconnaître citoyen allemand, il refusera ! Ce qui lui vaudra cinq ans de captivité particulièrement pénible ! Tel était l'homme auquel je songeais.
Or, il venait justement de nous faire part de son intention de quitter la vie militaire pour un emploi civil...
Coïncidence, l'un de mes anciens clients de gros vend son magasin situé à cinq kilomètres de Lens... Je sais que c'est une excellente affaire, qui tourne "toute seule", grâce à son remarquable emplacement. Et qu’il dispose d’un petit logement…
Depuis mon lit, je mène les négociations d'achat de cette affaire, payable sur trois ans, et, par l'intermédiaire de mon père, celles de l'embauche de Roger.
Les deux affaires se concrétisent à la fin du premier semestre 1950. Je compte donc un magasin de plus en juillet, acheté depuis ma chambre, et sans même l'avoir revu !
Selon mes prévisions, "Le Bon Marché" de Sallaumines sera exploité par Annie comme vendeuse. Roger s'initiera à la coordination des ventes de détail, tout en rendant plusieurs services, dont la conduite du camion sur les marchés. Son désir de très bien faire me donne confiance pour l'avenir, d'autant qu'il s'entend parfaitement avec sa nouvelle petite patronne, ma jeune épousée Wanda.
Me voici donc rassuré. Les ventes au détail devraient reprendre vigueur, et l'atelier assuré de la distribution de sa fabrication. J'ai l'impression que les nuages se sont quelque peu dissipés sur le plan commerce de détail.
Depuis quelque temps, le spécialiste pneumologue de Lens qui s'occupe de moi, pratique des insufflations entre les deux parois de la plèvre de mon poumon gauche. Celles ci ont pour but de réduire sa capacité, jusqu'à l'atrophie complète. C'est l'effet "pneumothorax", dont la finalité est de "m'amputer" définitivement du poumon gauche, reportant sur le droit toutes les fonctions d'oxygénation du sang. Ce qui, finalement, réduira de moitié ma capacité pulmonaire.
A vie !
Pendant les mois qui suivront, ma température aura tendance à baisser. Mais le simple fait de me lever pour faire quelques pas dans ma chambre provoque des palpitations cardiaques affolantes, et un essoufflement invraisemblable ! Bien plus importante qu'après une course d'aviron de 3 000 mètres, aux temps bénis de mes vingt ans...
LE PROFESSEUR MINET...
Cette amélioration légère de mon état fiévreux m'incite à consulter sur Lille un spécialiste, le professeur Minet, qui jouit d'une flatteuse réputation.
Je m'y ferai conduire en voiture, et exigerai d'avoir avec lui une conversation confidentielle qui me permette de me faire une philosophie sur l'avenir qui m'est réservé... On est en mai 1951, et il y a déjà vingt et un mois que je suis alité...
Après une longue conversation et une minutieuse investigation dans la salle de radiographie, cet homme compétent et pitoyable, comprendra parfaitement mes préoccupations. J'attendais avec émotion, les mots qui allaient sceller ma destinée pour de nombreuses années...
Ceux-ci seront précis et judicieux :
-« Votre état est stabilisé, grâce au pneumothorax. Le risque de généralisation tuberculeuse est écarté pour le moment. Mais il faut encore de grandes précautions pour ne pas risquer une rechute.
-« Donc, vous devrez rester cette année encore le plus souvent possible alité. Mais, dans six mois, vous pourrez tenter une lente reprise d'une légère activité physique.
-« Surtout, n'oubliez jamais que vous êtes amputé d'un poumon ! Que votre vie ne sera plus jamais ce qu'elle a été. Evitez de fatiguer votre cœur qui doit désormais pomper deux fois plus de sang pour s’oxygéner sur une surface alvéolaire pulmonaire réduite de moitié. Attention : Le cœur, ça ne pardonne pas ! Envisagez désormais une vie calme, économique, d’où tout effort doit être prescrit.
A ma question précise concernant l’éventualité d’autres enfants, il me conseille de ne pas me créer de charges et responsabilités excessives. Mais que, puisque mes jours ne sont plus momentanément en danger, une seconde naissance pouvait être raisonnablement projetée.
A propos de ma longévité probable, il considérait que cette mutilation pulmonaire ne pouvait avoir que des conséquences néfastes, d’où le conseil d’une famille limitée à seulement deux enfants…
Sous ces auspices médiocres, mais porteurs d'un certain espoir, j'entrevois - et ne veux retienir que cela - une lueur au fond de mon tunnel actuel : Dans six mois, je vais commencer à pouvoir me lever ! Dans douze, reprendre une activité, réduite peut-être, mais activité quand même !
Imaginer, projeter... C'est déjà le début de ma résurrection après ce long purgatoire.
D'abord, quitter ce quartier populaire auquel je n'ai jamais pu m'habituer. Puis prévoir la fermeture de ce magasin de coron qui ne tourne que grâce à la vente à crédit, formule qui comporte trop de contraintes. Enfin créer un coquet magasin de confection féminine, en pleine ville, avec un appartement et la possibilité d'y installer un modeste atelier... Tels sont les projets auxquels je rêve...
Projets dont l’âme serait, bien entendu, ma courageuse et dévouée épouse ! Stimulée grâce à ce magasin qu’il faudrait aussi achalander par des achats sur Paris, elle serait ainsi en prise directe avec la mode et les besoins d'une clientèle plus évoluée.
Déjà, j'établis les plans d'un financement pour disposer d'un capital minimal dans les premiers mois de 1952.
Ces dispositions s’avèreront d'autant plus nécessaires que l'expérience tentée avec Roger risque de tourner court... Annie, son épouse, habituée à l'espace de la campagne de Crévic, ne réussit pas à s'adapter au petit appartement de Sallaumines, ni à la mentalité si particulière de la région des mines... Elle pleure souvent, regrette sa Lorraine, au point de connaître une véritable crise de dépression...
Et c’est ainsi que Roger nous quittera en juillet 1952, douze mois seulement après son embauche…
Réfléchissant sur cet échec, il m’apparaît que la distribution par succursales n'est pas une méthode qui me convient. Il se pourrait même que je n'ai pas – moi même - la vocation du commerce de détail…
Mais il y a beaucoup plus important pour moi que toutes ces spéculations commerciales !
Depuis ma conversation confidentielle avec le professeur Minet, le plus beau et le plus cher de mes projets concerne ma petite famille... Certes, je suis encore très traumatisé d'être ainsi mutilé dans ma force physique, de risquer à tout moment une rechute si je ne respecte pas les conseils de prudence du pneumologue…
Mais en dépit de cela je ne peux m’empêcher de songer à donner à Marie-Christine un petit frère ou une petite sœur, ce qui lui permettrait de connaître cette complicité enfantine qui m'a tant manquée...
Petite famille de deux enfants dont je pense maintenant pouvoir assurer la responsabilité, même si je rechute, grâce à la formule "magasin de ville" approvisionné par un atelier. Binôme professionnel que mon épouse pourrait parfaitement gérer seule, s'il m'arrivait un malheur...
Et reste aussi le problème de l’éloignement de ma petite Marie-Christine qui aura bientôt deux ans, et qui se trouve toujours en nourrice chez sa tante, à Barlin...
J'ai déjà parlé à mes parents de mon intention de m'installer en ville, vraisemblablement à Lens, dont l'importante agglomération de près de cent mille habitants avec sa banlieue, me semble présenter tous les critères souhaitables : D’abord celui de me permettre de conserver notre actuel personnel d'atelier, puis de fermer définitivement le magasin du Chemin Manot - le "Petit Quinquin" - dont le nom seul maintenant m'horripile.
Surprise ! A quelque temps de là, mon père, de lui-même, me fait une proposition stupéfiante !
Il souhaiterait - en plein accord avec ma mère - se rapprocher de nous ! Et il accepterait de vivre dans la maison de Chemin Manot, à condition qu'elle ne soit plus qu'une maison d'habitation, et qu'on y pratique de sérieuses réparations. Il affirme même que son environnement ne le choquerait pas, en raison de ses souvenirs de guerre !
Ma mère confirme. S’enthousiasme déjà, arguant que les trajets aller et retour Draveil - Lens pour venir nous aider, la fatiguent… Elle ferait ses courses à Lens dont elle aime l'animation. Enfin, suprême argument qui me ravit et me convainc, elle me déclare :
-« En attendant que vous soyez définitivement installés dans votre nouvel atelier et magasin, avec ton père, cela nous ferait infiniment plaisir de prendre avec nous votre petite Marie-Christine !
Le souhait est sincère, raisonné, plein d'espoir. Mon père ajoute même, avec une certaine émotion dans la voix :
-« Je n'ai jamais su ce que c'était une petite fille...
Emotion qui me laisse supposer quelques regrets dans sa vie de couple...
Décidément, mon horizon s'éclaircit ! Comment ne pas accepter une telle proposition, si généreuse, et aussi avantageuse pour ma petite Marie Christine ?
Presque trop généreuse, peut être : Je ne peux m'empêcher de songer qu’elle procède d’un certain esprit de sacrifice de la part de mes parents...
En effet, comment peut-on quitter sans regrets la riante et bourgeoise ville de Draveil, ainsi que la belle et coquette maison en bord de Seine de Draveil, pour une banale maison de coron ?
Interrogés séparément, ceux ci s'en défendront énergiquement ! Mon père déclarant que la région de Lorette Vimy lui rappelle tant de souvenirs de guerre, qu'il aurait l'impression d’y revivre une seconde jeunesse...
Ma mère, passionnée, ne voit que trois choses : Vivre enfin auprès de son fils, me rendre service de toutes ses forces, de toute son énergie, et se consacrer à sa petite fille Marie Christine !
Tout cela ne me persuade pas complétement... Pourtant, séduit par la perspective de retrouver ma petite fille, finalement j’accepterai leur proposition avec infiniment de reconnaissance.
Toutefois, quand mon père ayant reçu mon accord reconnaissant, me déclarera, au comble de l’abnégation :
-« Comme ça, tu pourras vendre la maison de Draveil, et avec le capital, t'installer convenablement !
Je refuserai catégoriquement !
Et déciderai de conserver à tout prix Draveil, pour le cas où mes parents ne se plairaient pas dans leur nouveau domicile de Chemin Manot.