Donc, je suis redevenu un jeune homme un peu immature, qui a encore besoin de sa mère pour être rassuré, et bientôt de son père, d’autant plus facilement que depuis nos retrouvailles heureuses après la libération, j’ai aussi retrouvé toute son affection.
Si bien qu’un jour, il m'annonce sa venue chez mes hôtesses d’Avion !
Certes, je l'avais déjà invité courtoisement à plusieurs reprises, mais, compte tenu de la sévérité de ses principes moraux, j'imaginais mal sa présence clairvoyante dans l’univers un peu trouble de mon organisation associative, et de mon mode de vie si particulier...
Par contre, je savais qu'il pourrait beaucoup m’apporter dans la gestion de mes affaires en raison de sa formation supérieure en comptabilité, celles ci étant devenues assez complexes, en raison de notre association occulte et de l’existence des deux magasins à mon nom propre...
Certes, Y.V. me faisait une confiance totale et ne contrôlait jamais rien, mais j'éprouvais le besoin de tenir à sa disposition une situation chiffrée rigoureuse et sans faille.
Mais comment allait-il réagir face à tout ce que son regard gris bleu, observateur et scrutateur, n'allait pas manquer de découvrir, parvenu sur place ?
Si j'éprouvais quelques inquiétudes, que dire de l'émoi du clan d'Y.V. ! Je leur avais très souvent parlé de mon père, de toutes ses qualités, de son exceptionnelle intelligence, de sa moralité et de sa distinction. Mais aussi de sa sévérité de son intransigeance...
Face à l’épreuve, elles réagiront en femmes, préparant une véritable opération de charme, de gentillesse spontanée et sincère, à base d'admiration non feinte : Ce fut un formidable succès. Mon père sera ravi de tous ces hommages, de tant de modestie discrète de la part de mes hôtesses ! Conquis.
Y.V., méconnaissable dans une robe qui mettait en valeur son accorte silhouette, coiffée, maquillée, ondulante, voire câline et minaudante, me fait presque honneur. Man'Tite, en robe gris clair, impeccable, sympathique et souriante, les yeux vifs et gais, toujours active et précise. Même Germaine, parée comme une infante, visage transformé par un maquillage qui fait oublier son teint blême, frisottée, et en hauts talons qui allongent sa lourde stature, fait bon effet...
Avant le dîner, une petite surprise lui avait été réservée : La présentation au cours d'un vin d'honneur, dans le magasin fermé pour la circonstance, et en musique, de tout le personnel de l'atelier ! Ce sera une autre réussite : Nos petites ouvrières sont toutes ravissantes, habillées comme pour le bal, discrètes et réservées.
Moi-même je n'en reviens pas ! Je ne savais pas que certaines étaient aussi jolies ! Des yeux, je recherche mes deux chanteuses de "Aime-moi, Mamour, comme je t'aime"... Elles sont dans un coin d'ombre, se tenant par la main, ravissantes ainsi que deux fleurs champêtres.
Mais je ne suis pas au bout de mes surprises ! Alors que la musique du phonographe mécanique que j’ai réparé joue une polka, Y. V., décidément très en verve, a l'audace d'inviter mon père à danser ! Je m'attends au passage d’un ange...
Pas du tout.. Très souriant et décontracté, je vois mon père esquisser avec légèreté quelques pas, puis, élégamment, suprêmement grand seigneur, s'esquiver sur quelques mots galants, en me désignant comme remplaçant...
Les filles se mettent à danser ensemble, ainsi que Man'Tite avec Germaine.
Après avoir invité en priorité mon trio d'hôtesses, je m'arrange pour m'approcher de l’une de mes ouvrières, celle à la si jolie voix de soprano : C'est une grande fille au port de tête altier, front haut, yeux bleus très clairs.
Corps d'abord raidi peut-être par un excès de timidité, sa taille s'assouplit très vite, et sa fluidité de danseuse s'avère exceptionnelle, un vrai roseau : Je ne la sens pas dans mes bras, tant elle est légère... Mais elle refuse obstinément son regard que j'essaye de capter, par de rapides mouvements de tête qui rejettent en arrière la masse de ses cheveux soyeux.
C’est alors que je sens sur ma nuque le poids du regard d'Y. V., observateur et lourd...
Tout sera parfait pendant le séjour de mon père à Avion. Le logement, l’excellence de la table digne du meilleur restaurant avec de très bons vins, le programme des visite aux sites de Vimy et Lorette où il avait combattu en 1915 et 1917, et qu'il n'avait jamais revus depuis. Il retrouvera même avec émotion les villages d'Aix, Mazingarbe, Souchez, Ablain, Neuville Saint-Vaast, où il avait combattu contre les Allemands.
Une belle chambre lui avait été spécialement aménagée dans la partie habituellement inoccupée au dessus du magasin, éloignée de celles que nous habitions couramment…
Dans mon bureau - qu'occupe depuis quelques mois ma gentille petite dactylo Suzette - une table supplémentaire a été prévue avec bouquet de fleurs, afin que je puisse lui demander conseil à loisir.
Pas une seule fausse note ! Si ce n'est, au cours d'un déplacement collectif dans l'ambulance, qui, en l'absence de sièges arrière a été dotée de trois chaises... Galamment, mon père a voulu laisser à Man'Tite la place de passagère à côté de moi. Malencontreusement, à un certain moment du parcours, j'ai du bloquer les freins pour éviter un accident... Les chaises n'étaient pas arrimées... Il s'en suivit une chute générale au cours de laquelle mon père se trouva précipité dans les bras et jambes entremêlées de Germaine et Y.V. ! Tableau du plus bel effet.
Le départ de mon père se fera dans l'émotion d'une amitié chaleureuse, et sous la promesse d'un retour prochain.
Le clan d'Y.V. avait gagné une partie difficile avec brio. J'étais satisfait. Surtout d'Y.V. et de Germaine, quel que soit le rôle que pourrait leur attribuer mon père, dans ma vie de tous les jours...
J'étais enchanté et heureux : Après tout, si mes hôtesses n'étaient pas des vedettes, elles n'étaient finalement pas si mal que cela ! En outre, à l'occasion de la venue de mon père, j'avais tenu quelques minutes dans mes bras la petite chanteuse soprano dont je savais désormais le prénom : Wanda...
Comment la connaître davantage sans éveiller les soupçons d'Y.G., que j'avais instantanément sentie aux aguets ?