Un jour où je suis particulièrement moins gai, moins dynamique, je prends le temps de faire le point.
Je suis alors obligé d’admettre que je ne suis plus vraiment libre ! Toutes mes heures, mes journées, sont occupées par le travail de l’atelier. Je suis ligoté par mes obligations et par des responsabilités auxquelles je ne peux plus échapper sans faillir.
Ne serait-ce que par suite de devoir d'assurer régulièrement du travail à la vingtaine d'ouvrières que j'emploie, ce qui implique que je vende toute leur production, et que j'en assure l'approvisionnement en matières premières. Dur apprentissage du métier d'un jeune patron d'entreprise !
Ces exercices me confinent dans un cadre étroit, dans un milieu limité et totalement clos : Employées, clients, fournisseurs. Adieu les brillantes relations qui faisaient mon orgueil du temps de la Bull ! Adieu le prestige qui en découlait et me rendait si faciles de flatteuses conquêtes féminines ! Succès qui provoquaient mon désir de séduire, de me surpasser ! Certes, je travaillais tout autant que maintenant, mais je disposais des plages libres de toutes mes soirées et de mes fins de semaine lors de mes voyages à Paris...
En outre, j'avais l'occasion de vivre une certaine vie parisienne, théâtre, spectacles, expositions, auxquelles j'emmenais mes petites amies du moment, ma douce Jeannette ou ma flamboyante Maud... Tandis qu'aujourd'hui je végète en vase clos, dans un milieu banal, sans brio.
Je décline, lentement mais sûrement : Le nœud coulant de la corde que je me suis passée moi-même autour du cou, est en train de se resserrer.
Oui, c'est un fait, je décline ! Je ne maîtrise pas le sentiment de responsabilité morale que je me suis imposé, et qui me conduit à travailler sept jours sur sept pour l'atelier, sans aucun dérivatif ni distraction extérieure. C’est ainsi que peu à peu, par négligence et manque de temps, je perdrai toutes mes relations, parisiennes d'abord - les plus flatteuses - puis lilloises et valenciennoises.
Plus de spectacles dans la capitale, de restaurants exceptionnels, de brillantes soirées nocturnes! Mon cercle d'interlocuteurs se réduit à un petit nombre de personnes qui gravitent autour du monde de la confection. Toujours les mêmes, aux horizons très limités et essentiellement mercantiles…
Que se soient les fournisseurs qu'il faut ménager - car en ces temps d'extrême disette, tout l'approvisionnement dépend de leur humeur - ou les clients de détail, désespérément mesquins et banaux, habiles à exploiter la naïveté d'une clientèle ouvrière facile à berner.
Mes plages de liberté ont disparu, par manque de temps certes, mais aussi - je dois me l'avouer - par une sorte de manque de désir d'aventure depuis mon retour de Toulouse... Avec la disparition de Marie Madeleine dont je ne me suis pas guéri - loin s'en faut -, quelque chose s'est cassé en moi.
Je constate que je m'enfonce, m'enlise, dans une existence, certes confortable et lucrative, mais sans brio, dont le leitmotiv est purement financier : La poursuite du meilleur résultat possible d’exploitation.
Et pour parvenir à ce résultat - j'en suis parfaitement conscient - je suis totalement dépendant d'Y.V. qui conduit et exploite l'atelier, qui utilise au mieux les tissus dont la coupe détermine la réussite ou l'échec des mini collections que j'ai conçues...
Seul, sans elle, je suis désarmé. J'ai les idées, mais pas les "mains" !
Ce sera mon drame : Une dépendance constante de toute ma vie professionnelle dans un secteur d'activité où j'ai eu l'imprudence, d'abord de m'aventurer, ensuite de m'y investir totalement.
Et il y aura plus grave !
Désormais sans véritable passion amoureuse depuis la perte de Marie Madeleine, privé de ces intenses stimulations d'amour qui justifiaient mon orgueil, qui étaient le sel de ma vie, je vais, sans m'en rendre vraiment compte et parce que je ne peux pas me passer de tendresse féminine sincère, je vais insidieusement, progressivement, me rapprocher de ma mère !
Parce que mes voyages sur Paris vont devenir nécessaires pour l’approvisionnement en accessoires de l’atelier, parce qu'il faut liquider ma situation avec la Bull, et surtout parce que, désormais, mes soirées parisiennes sont privées du piment d’autres aventures sentimentales, je vais passer de plus en plus de temps à Draveil !
C'est alors que ma mère, totalement disponible et en mal d'activité, va, par trop-plein d'amour maternel et par désir de dévouement, m'offrir le refuge de sa tendresse… Qui va retrouver, enfin, son enfant prodigue... Celui qui a, enfin, besoin d'elle !
Devinant que je ne suis pas vraiment heureux, et elle va voler à mon secours, m'ouvrir ses bras, m'écouter, me comprendre. Se rendre peu à peu indispensable en me dispensant la chaleur de son affection.
D'autant qu'elle comprend très vite qu'elle peut me rendre service sur le plan professionnel, souffrant elle-même d’un manque d’activité, et débordant du désir de se rendre utile. Alors elle va se charger avec enthousiasme de petites démarches auprès de fournisseurs parisiens, assurer une liaison avec Avion, ce qui m'économisera du temps. Avec un bonheur évident, elle va s'ingénier à entrer dans l'orbite de mon travail.
Et pour la plus belle des causes : Celle de son fils qui est dans la peine, qui a encore besoin de sa maman !
Et c'est ainsi qu'elle fera la connaissance d’Y. V., Germaine, et de la grand-mère Man’tite…
J'avoue que j’avais attendu avec une certaine appréhension la première rencontre… Comment allaient réagir ces femmes, somme toutes concurrentes ?
Et bien, le mieux du monde ! Entente et compréhension immédiates !
Yeux fermés de ma mère sur les relations troubles que j'entretiens avec Y.V. et Germaine... Lesquelles d'ailleurs continueront, avec candeur - ou peut être avec une certaine affectation volontaire - à assurer ouvertement leur service de « pension complète tout compris » à mon égard !
Aucune gêne. Une complicité tacite parfaite. Pas le plus petit soupçon de jalousie ou d'animosité. L'accord sur toute la ligne. J’avoue que je serai d’abord soulagé, puis, que je n'y penserai plus...
Mieux, des projets sont ourdis...
En effet il se trouve que mon père, inspecteur comptable de son métier à la S.N.C.F., sera bientôt à la retraite. Inactif, donc disponible...