Justement, alors que je commençais mes premières gammes amoureuses, je constatais combien la conjoncture internationale, en raison de la tension entre la France et l'Allemagne, s’était assombrie : De lourds nuages d'orages annonciateurs d’orages, montaient sur l'horizon !
D’autant plus que, depuis le début de l'année 1938, avec mes trois amis, nous avions observé que nous ne percevions plus les événements de la même façon, c'est-à-dire en simples spectateurs.
En effet, en raison de notre âge, la menace d'un conflit armé nous impliquait physiquement : Compte tenu de nos prochains dix huit ans – nous souvenant des carnages de la guerre précédente - potentiellement nous étions promis à devenir de "la chair à canon" ! Toute autre façon d'apprécier l'actualité ! Et c'est cela qui, dramatiquement, avait changé la couleur de notre ciel !
Le premier janvier 1938, Hitler interdit l’exercice de la médecine aux médecins juifs!
En février, il décide de renforcer considérablement son armée de l’air, et ordonne la construction d’un ensemble de fortifications face à notre ligne Maginot !
Quelques temps plus tard, il concentrera son action sur l’Autriche, ou plutôt sur ce qui reste de l’ancien Empire Austro Hongrois, démantelé par le traité de Montreux en 1919.
Tout avait commencé quelques mois plus tôt par ce qui nous avait semblé être une nouvelle rodomontade mégalomaniaque d'Adolf Hitler : Autrichien d'origine, il avait annoncé au monde, son intention d'annexer à l’Allemagne ce qui restait de l’ancien empire Austro Hongrois, sous prétexte d’ « Histoire commune » et d’unité de langue !
Nous souvenant de toutes les guerres qui avaient opposé ces deux pays, notamment en 1866, et l'humiliation autrichienne subie lors de la bataille de Sadowa face à la Prusse, cela nous avait semblé totalement impossible.
Pourtant, au cours des semaines suivantes, le Führer avait accentué sa pression. Et l'on commençait même à parler d'un mouvement minoritaire nazi à Vienne, qui avait été sévèrement réprimé par son gouvernement, les leaders emprisonnés.
Soudain, les événements prirent un tour tragique. Le 12 février les journaux titrèrent que le destin de l'Autriche allait se jouer lors d'une rencontre historique au nid d'aigle du dictateur nazi, à Berchtesgaden dans les Alpes bavaroises.
Hitler avait alors exigé l'amnistie des leader nazis emprisonnés, la réunification des deux états, et la poursuite d'une politique "allemande" pour l’ensemble des deux pays.
Le chef du gouvernement de Vienne, le Président Schuschnigg, avait bien sûr refusé. Furieux, Hitler exigea l'arrivée aux affaires à Vienne, d'un certain Seyss-Inquart qui n'était peut-être pas encore nazi pour l’instant, mais qui était connu pour ses sympathies pangermanistes.
Notre petit groupe discuta passionnément. Nous étions convaincus que ni la France, ni l'Angleterre, ni même l'Italie, ne pouvaient un seul instant admettre l'idée de la fusion de deux pays aussi peuplés et industrialisés que l’Allemagne et l’Autriche, qui constitueraient dans cette hypothèse, au centre de l'Europe, l'état le plus puissant du continent et deux fois plus peuplé que la France ! Convaincus même que, si le Führer commettait cette imprudence, ce serait la guerre totale dans les vingt quatre heures ! Dans le passé, on l'avait faite pour beaucoup moins.
Et pourtant Hitler osera.
Le 12 mars 1938 le chancelier Schuschnigg devra capituler. L'Autriche occupée par les troupes allemandes au nom de l'Anschluss. Seyss-Inquart deviendra son Président !
Nous apprendrons cette dramatique nouvelle par la radio et par les titres par d’une émission spéciale du journal "Paris Soir"...
Et ce qui nous stupéfiera, nous confondra d'incompréhension, ce seront les deux photos qui illustraient la première page du journal : L’une montrait que l'armée allemande avait été accueillie avec des démonstrations de joie et d'enthousiasme ! L’autre représentait Hitler, acclamé à Vienne par une foule en liesse, alors qu’il haranguait la multitude en proclamant que désormais les deux pays ne faisaient plus qu'un : le Grand Reich Allemand !
Ainsi, en vingt quatre heures, et sans que soit tiré un seul coup de canon, s’était constitué au cœur de l’Europe, une redoutable super puissance armée jusqu’aux dents !
Nous étions convaincu d’apprendre un ordre de mobilisation générale immédiate en France comme en Angleterre. A la proclamation de l'état de guerre contre l’Allemagne… Ne pouvant supporter à nos frontières la réunion de deux pays aussi puissants
Il ne se passa rien de semblable...
La France et l'Angleterre, à quelques protestations verbales près, se coucheront, une fois de plus...
Lamentablement à nos yeux !
Combien nous serons déçus de cette nouvelle pleutrerie ! Le vaillant taureau gaulois de notre histoire de France était devenu - par la perversion de la démagogie politique de gauche, des grèves, des réductions de temps de travail - un bœuf promis à l’abattoir !
Sans doute étions nous encore naïfs et immatures, insuffisamment informés, mais nous avions les certitudes de notre ardent patriotisme, et peut-être aussi quelques grains de lucidité…
L’avenir allait répondre à nos inquiétudes.
En effet, il fallait bien être dénué de tout bon sens pour ne pas comprendre que, depuis le début de 1938, l’engrenage fatal du destin nous entraînait inexorablement vers la guerre.
Pourtant, une partie de la France de gauche, celle qui détient le pouvoir, va refuser de croire à l’imminence du danger, et laissera ce poursuivre nos désordres, notre impéritie...
Par contre, en Allemagne, Hitler est le maître absolu des destinées du nouveau Grand Reich Allemand. Quatre dix neuf pour cent des électeurs – anciens autrichiens compris – vont le plébisciter. Il devient le chef suprême de l’armée. Son insolente audace expansionniste a payé : l’Autriche a été annexée en 24 heures, sans combat ! La puissance de l’Allemagne s’est ainsi accrue de sept millions d’habitants ! L’Anschluss approuvé par plébiscite, à 99 %, et, nouvelle stupéfiante, par les Autrichiens eux-mêmes !
Deux mois plus tard, Hitler, insatiable, réclamera l’annexion d’une partie de la Tchécoslovaquie : La région des Sudètes de langue allemande.
Jusqu’où le laisserait-on faire ?
En avril, de nouvelles grèves sévissent en France, et une seconde dévaluation du franc intervient.
En mai, l’agitation ouvrière en France, atteint des sommets. Grèves, occupations d’usines se généralisent, paralysent l’activité du pays déjà mal en point après l’expérience «Front Populaire». Tour à tour, les administrations, la S.N.C.F., les usines d’automobiles, les usines d’armements, s’arrêtent. Tandis que le parlement se cherche désespérément un nouveau chef de gouvernement : Chautemps, puis Blum encore, enfin Daladier...
En Espagne, la liquidation de la guerre civile approche. Franco et ses troupes franchissent l’Ebre et isolent la Catalogne et Barcelone.
En mai, Hitler ayant encore accentué sa pression sur la Tchécoslovaquie, celle-ci décrète la mobilisation générale le 28.
Maintenant la guerre semble inévitable !
Pourtant, fin juillet, Suzanne, Marcelle, Béatrice et moi, descendront en dansant sur l’air de la dernière scie à la mode - le « Lambeth Walk » - le boulevard Saint Michel ! Heureuse jeunesse qui profite peut être de son dernier été de paix...
Sur les écrans, on voit Jean Gabin et Michelle Morgan dans « Quai des brumes », d’après le roman de Mac Orlan. Mes petites amies lisent avec plaisir le tout nouvel hebdomadaire en couleur « Marie Claire », qui présente la mode féminine de pleine été.
Une nouvelle qui passe inaperçue : la Société Grammont lance sur le marché le premier poste de télévision : Il permet de recevoir, au format carte postale, une émission hebdomadaire diffusée par l’émetteur de la Tour Eiffel, pendant une heure !
Paris chante :
Il pleut dans ma chambre...
Barnabé avec Fernandel
danse La java beue